cinquième résidence – septembre 2024
Vincent Thériault et Estela López Solís se rencontrent. À première vue, leurs pratiques semblent différentes l’une de l’autre. Rapidement, chaque artiste dessine son propre espace de réflexion, d’investigation, de recherche et de création. En fait, Estela et Vincent vont investir différents espaces à l’intérieur, dans l’église-atelier, et à l’extérieur, sur la base, à la rivière Moisie et du côté du fleuve. Elle et il vont aborder le petit, l’immense, le neutre, l’informe, le privé, le familier et le public, toujours par le jeu. Cette notion de jeu est pleinement assumée non seulement par les deux artistes, mais aussi par le commissaire. Cela engendre diverses collaborations qui se traduisent par des enregistrements audio, des vidéos et des improvisations : plusieurs documents témoins créés à deux ou à trois. Le territoire est inspirant. Improvisation, découverte, ouverture. Avec et sans. Perméabilité à l’autre. Disponibilité.
Vincent Thériault
Très rapidement, je vois que Vincent élabore un monde d’agencements faits de pierres, de terre, de ciment, de papier, de tissu, de feutre, de fil : un entrelacs de couleurs et de sons, de textures et de rythmes visuels et sonores. Ce monde, ces mondes, vont se faire, se défaire, se refaire, se déplacer, se dissoudre, au fil des jours et tout au long du mois de la résidence. À chacune de mes visites, je découvre, dans le travail toujours en chantier de Vincent, de nouvelles combinaisons, de nouvelles associations entre des éléments disparates. Ce sont des associations souvent spontanées, tantôt bien réfléchies, tantôt aléatoires ou accidentelles. Correspondances. S’impose aussi le terme improvisation dans l’espace. Toujours en mouvement, Vincent travaille en surplombant chaque composition visuelle, de laquelle naissent fréquemment des crépitations ou un flux sonores. Il est difficile de dire précisément si les éléments visuels génèrent les éléments sonores ou si les compositions sonores improvisées surgissent des éléments visuels. Matière vivante, certainement. L’artiste traversé par l’énergie des éléments visuels et sonores « compose » avec eux. Vue en plongée sur un monde, sur des compositions qu’il est impossible de résumer en sons, en images ou en mots. Vincent précise :
« Je joue ; j’aime ça être affecté par le jeu et par les choses. C’est là que je joue beaucoup, oui. Sans avoir vraiment tout décidé d’avance, j’essaie de jouer le plus possible avec les choses, puis changer, en étant très, très spontané. C’est quelque chose que je fais en général et qui n’a pas été déterminé seulement par le territoire. En même temps, le territoire et les endroits sur la base me surprennent dans leur diversité et leur complexité ; tout est très complexe, très riche. C’est comme des moteurs intuitifs à l’infini. C’est pour cela que j’ai été tout de suite attiré par les petits bâtiments orange rouillés : d’anciens ateliers de menuiserie de l’armée, je crois. C’est plein de végétation, d’objets abandonnés, de teintes et de trous de rouille avec de petites zones en ruine. Il y a tellement de détails, des fissures, des sensations, des poignées sensorielles pour l’imagination […]. C’est pour moi comme un festin d’un monde magique d’objets, complètement fou11. »
Vincent s’attache à ce qu’il appelle « ses petits fantômes ». Durant nos rencontres, le terme « attachant » surgit lorsque je pense aux objets qu’il conçoit par assemblages. Ils le sont, car Vincent s’est attaché à eux et partage avec nous des liens affectifs. C’est aussi simple que cela. Après une visite à « l’atelier de Vincent », j’y retourne un peu plus tard, en son absence, mais avec son accord. Je souhaite fixer quelques images des étalements qu’il a placés sur le plancher, sur une chaise, sur une table. Tout semble déposé, non fixé ; toutefois, chaque élément est à sa place. Vincent ne pense pas à une exposition, trop occupé à agencer les éléments. Je cerne le déploiement d’une série de propositions visuelles (associations de masses, de lignes, de couleurs ; ruptures entre les formes ainsi créées ; glissements), de relations possibles, provoquées ou se manifestant à l’insu de l’artiste. Un mouvement, des mouvements sont perceptibles au-delà de l’interprétation, de la traduction, de la suggestion. Je pense alors que le mot « étalement » devrait être remplacé par « étoilement », pour révéler mon étonnement face aux constellations de croisements formels, imaginaires, visuels, sensuels. Entre image, son, espace et idée, les correspondances se multiplient à un rythme effarant. Ce mouvement est une invitation à entrer dans la tête de Vincent, à plonger dans les mouvements de sa pensée.
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11 Vincent Thériault, extrait d’une conversation en groupe, 13 septembre 2024.
Estela López Solís
La pratique d’Estela se déploie aussi dans l’espace, mais différemment de celle de Vincent. Estela dessine. D’abord dans sa chambre à la résidence, puis dans une petite pièce de l’église-atelier. Elle réalise divers groupes de dessins à la mine de plomb. Il y a les dessins heuristiques, les dessins comme aide-mémoire et les dessins en dormance. Chaque série suscite un type de lecture précis. « Dessiner, c’est amener une ligne en promenade », écrit Paul Klee. Je balaie du regard les dessins heuristiques en reliant les mots comme lorsqu’on lit un ciel étoilé pour repérer une constellation. Je lis les dessins aide-mémoire avec curiosité ; ils évoquent le mouvement d’une action passée ou de celles à venir. Les dessins en dormance m’intriguent par leur nature d’objets. Il y en a dix. Des morceaux de bois calciné cueillis sur le rivage ont été enveloppés séparément dans des feuilles de papier. Déplacement. Le dessin, non visible, est en cours de réalisation, né du contact entre le papier et les surfaces de chaque morceau de bois. L’idée suggérée par Estela qu’un dessin puisse être une trace cachée, là mais non visible, m’interpelle. Pour l’artiste, ces dessins en dormance sont investis d’une dimension rituelle. « C’est du charbon qui dort. C’est lié au deuil12. » En dormance, ces dessins à l’abri des regards seront peut-être révélés en temps voulu.
L’artiste amorce aussi une série d’actions dans un grand espace ouvert ; elle utilise du bois, des cailloux, de la corde et le terrain de soccer désert sur la base de villégiature de Moisie.
« C’est un terrain de jeu. J’avais une sensation : la sensation que c’était mon terrain de jeu. Je me suis dit : “Je peux faire des choses ici.” Je suis souvent portée à faire des liens avec des choses de l’enfance. Alors, il y a cette image que j’avais, enfant, d’un grand espace avec du gazon où l’on peut courir, où l’on peut faire plein de choses. Alors, il y avait cela. Je me suis mise à suivre les animaux qui s’approchaient de moi. J’étais comme à l’écoute, spontanément, des animaux que je voyais, que je rencontrais. Et cette journée-là, la première journée où j’ai commencé à travailler sur ce terrain, c’est parce qu’il y avait un papillon que j’observais. Il ne volait pas d’une façon que je connaissais. Il a vraiment fait un cercle autour de moi. Cela a attiré mon attention. Après cela, je l’ai revu ou j’en ai vu un autre. Je ne sais pas lequel est venu se poser. Alors pour moi, c’était comme des invitations à faire des gestes, à poser des gestes.
Et cet après-midi-là, moi aussi, j’ai commencé à faire un cercle, à connaître ce terrain en le parcourant. J’y ai marché de mille façons – en cercles, en spirales, en le traversant – et puis j’ai fait un premier cercle avec des morceaux de bois, des pierres. Il me fallait quelque chose… pour circonscrire… l’espace ; j’avais l’idée de marquer un lieu. […] Il y avait cette idée de faire une ligne discontinue, une continuité avec des intervalles. […] C’est beaucoup en jouant, au fond. Je voulais jouer, je voulais aussi dessiner ; alors, c’est une forme de dessin dans l’espace aussi13. »
À distance, j’observe Estela durant cette action. Je me dis que l’artiste se remémore des événements, que des émotions montent en elle ; les temporalités s’entrecroisent. Ces récits demeurent toutefois silencieux. La magie opère dans la création, dans la conversation, le jeu, l’improvisation. Profonde dans sa démarche, Estela réserve à chacun·e de nous un mot, une image, un rêve qu’elle partage presque sous le couvert d’une confidence. Et puis, la toute dernière journée de son séjour, elle nous invite, Eric, Vincent et moi, à une dernière action dans l’église-atelier : Les pas et la parole (2024), lecture performance en français et en espagnol. Lentement, Estela déroule un ruban de papier autour d’un bâton qu’elle tient d’une main. Tout en lisant les mots inscrits sur cette bande de papier, elle se déplace dans la salle en traçant une spirale imaginaire. Le texte se compose de phrases en français et en espagnol en alternance. L’intensité de cette action nous rejoint : la puissance des mots, la chaleur de la voix qui les transmet et l’émotion du corps qui se rappelle et ne veut pas oublier. Les actions créées précédemment en silence à l’extérieur trouvent écho dans cette lecture-performance à l’intérieur et dans l’espace que Vincent a investi pendant un mois. Espaces et temporalités fusionnent. Envisager la création comme une façon d’accueillir l’autre est l’image qui émerge de cette résidence en septembre.