ligne du temps
La Timidité des Cimes s’avère un ambitieux et généreux programme de résidences d’artistes. Élaboré par Eric Mattson, commissaire indépendant vivant à Montréal, le cycle de résidences s’échelonne sur 29 mois, du 1er juin 2022 au 8 novembre 2024. Des artistes du Québec et d’ailleurs prennent alors part à un séjour d’un mois consacré à la recherche, à l’observation et à la création dans un lieu singulier de la Côte-Nord : la base de villégiature de Moisie, à Sept-Îles (Québec). Le commissaire réunit les artistes selon des paramètres intuitifs qui se préciseront au fil du déroulement du projet. Toutefois, dès la première cohorte, j’en décèle quelques-uns : déplacer des artistes sur un territoire qu’ils ou elles ne connaissent pas ; les plonger dans un potentiel naturel et imaginaire à découvrir ; stimuler des rencontres, d’éventuelles collaborations entre les artistes et les personnes qui habitent la base. Sans oublier l’élément déclencheur du projet, à savoir l’attrait qu’exercent ce territoire et les gens qui y vivent.
Invitée à titre d’observatrice et d’auteure, j’assiste à cinq de ces résidences, qui se découpent comme suit dans le temps.
En juin 2022, le premier groupe réunit Douglas Scholes (Montréal, Québec), Marie-Claude Hains (L’Islet, Québec) et Thomas Bégin (Montréal, Québec). En amont du séjour en résidence, une mise en relation des pratiques des artistes est amorcée à quelques reprises par le commissaire en visioconférence. Cette initiative permet discussion et partage entre des artistes qui se connaissent peu ou ne se connaissent pas. Contact, échange, une complicité se dessine.
De la mi-février à la mi-mars 2023, le second groupe réunit Bárbara González Barrera (Valparaíso, Chili), Jeannot Rioux (Gaspé, Québec) et Patrick Beaulieu (Cantons-de-l’Est, Québec). Une approche semblable à la première est privilégiée pour la préparation du séjour, d’autant plus que les artistes vivent dans différents pays ou territoires et ne se connaissent pas.
En août 2023, le troisième groupe réunit Elico Suzuki (Tokyo, Japon), François Quévillon (Montréal, Québec), John Grzinich (Viisli, Estonie) et Sarah F. Maloney (Sept-Îles, Québec). Quelques jours avant d’effectuer le trajet de Montréal à Moisie, une rencontre à Montréal est planifiée autour d’un repas. Ce premier contact entre les artistes se fait malheureusement en l’absence de Sarah, qui habite à quelques kilomètres de Moisie.
Tel un greffon, un projet rêvé se concrétise pour Patrick Beaulieu et Eric Mattson. Du 29 février au 9 mars 2024, une excursion à quatre de dix jours à Astray (lieu-dit au sud de Schefferville accessible par train à partir de Sept-Îles) est rendue possible grâce à l’hospitalité de l’aînée innue Evelyne St-Onge (Mani-utenam, Québec), guide
et source d’inspiration du vivre-ensemble, et à la collaboration de Marie-Josée Desrosiers (Moisie, Québec), femme de cœur lumineuse, force tranquille de La Timidité des Cimes.
En juin 2024, le quatrième groupe réunit François Mathieu (Saint-Sylvestre, Québec) et Karen Trask (Montréal, Québec). Les deux artistes ne se connaissent pas. Le périple s’amorce en deux voitures ; le groupe se forme aux Escoumins. Le lendemain matin, départ des Escoumins vers Moisie.
En septembre 2024, le cinquième groupe réunit Estela López Solís (Estrie, Québec) et Vincent Thériault (Québec). Départ de Montréal en voiture ; le groupe se forme à Québec, avec arrêt aux Escoumins. Le lendemain matin, départ direction Moisie.
En octobre 2024, le sixième et dernier groupe réunit Catherine Arsenault (Baie-Comeau, Québec) et Stephanie Castonguay (Montréal, Québec). Les deux artistes font connaissance à la résidence. Le séjour de Stephanie est ponctué par celui de Catherine, qui est exceptionnellement de dix jours.
Durant mes séjours, j’ai le privilège d’être témoin de l’adaptation progressive des artistes, de leur découverte du lieu ainsi que de l’impact de ce passage sur la Côte-Nord sur leur imaginaire et leur pratique. Pour nous tous et toutes ce sera dépaysement, introspection, étonnement, apprentissage. Chaque personne entretient une relation distinctive à l’espace et au temps, de sorte qu’il se crée une ouverture pour sonder un territoire à son rythme et en apprivoiser les perceptions.
Ainsi, un temps singulier se déploie et se décline en de multiples états pour chacun et chacune de nous. S’entrecroisent excitation, hyperactivité, contemplation, errance, réflexion, questionnement, concentration, doute, fascination, calme.
À la base de villégiature de Moisie, nous découvrons une petite communauté de personnes uniques et attachantes résidant dans des maisons de fonction construites à l’époque par l’armée. D’autres bâtiments, à vocation utilitaire à l’origine, sont transformés en ateliers et entrepôts. À l’entrée de la base, au 45, rue du Golfe-du-Saint-Laurent, un long bâtiment1 d’un étage abrite d’un côté une grande salle multifonctionnelle et de l’autre, un atelier d’artiste : l’Atelier de la 8e île, initiative de l’artiste Johanne Roussy. En face, au 88, rue de la Baie-d’Ungava, se trouve la maison : un duplex qui accueille d’un côté les artistes en résidence et de l’autre, le lieu de vie de Johanne. Le trajet de la maison à l’atelier se résume à une trentaine de pas. Mais il faut en compter beaucoup plus pour se rendre aux berges du fleuve Saint-Laurent et à la rivière Moisie, Mishta-shipu en innu-aimun, élément central de la culture et de la spiritualité innues.
Sur la Côte-Nord et surtout à la pointe de Moisie, l’eau (les marées), l’air (le vent) et le sol (le sable, la terre, la magnétite) s’imposent. Tous ces éléments peuplent notre séjour, nous habitent et continueront de nous habiter.
Nicole Gingras