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quatrième résidence – juin 2024

François Mathieu et Karen Trask se rencontrent. Les deux artistes apprivoisent le site et le lieu de la résidence, y poursuivent leur recherche et leur pratique. L’église-atelier devient un grand espace d’expérimentation pour les deux artistes, visité régulièrement par Eric. Ce dernier est là, observe, documente les étapes de leur travail et propose différents types de saisie : photos, vidéos et enregistrements audio.

François Mathieu

François se prête au jeu d’être filmé en travaillant. Une forme d’apprivoisement est à l’œuvre et une complicité se développe entre commissaire et artiste. François découvre aussi le plaisir de filmer, de photographier ou, parfois, de mettre en scène les gestes des étapes successives des sculptures qu’il réalise. La pratique du moulage en sculpture et l’attente fondamentale après chaque étape lui ouvrent une petite porte pour expérimenter divers assemblages de formes et de matériaux. Certains sont organiques ; d’autres révèlent une approche plus conceptuelle ou formelle. François performe des actions, souvent à l’abri d’un regard extérieur, durant le processus d’élaboration d’une pièce, comme s’il déployait tous les possibles d’une sculpture en développement. En somme, le temps file et le sculpteur crée.

Des récits s’élaborent dans le processus de création. Ainsi, le 12 juin 2024, François moule un bout de berge de la rivière Moisie, geste porteur de significations multiples. L’artiste rapporte ce moulage à l’église-atelier, dans une pelle déposée dans une brouette. Cette même journée, François s’active à créer d’autres objets sensibles et pose des gestes qui se transforment en images poétiques. Tout au long de la résidence, il insiste pour dire qu’il fait, qu’il ne crée pas. Les éléments s’accumulent et se transforment. Les configurations matérielles se dissolvent et disparaissent physiquement, donnant lieu à d’autres assemblages que l’artiste qualifie d’« opérations ». François confie « travailler à ne pas faire exposition, durant le temps de la résidence ». Cette position d’artiste alimentera quelques discussions au sein du groupe.

Karen Trask

La pratique de Karen s’inscrit dans une approche du mouvement, du geste et du temps qui prédisposent à la création. Faire, défaire et refaire sont associés à des formes de rituel, à des actions parfois simples issues de souvenirs inscrits dans la mémoire de son corps. Durant la résidence, Karen relie eau, terre et air. Elle amorce sa journée par une baignade à la rivière Moisie, très souvent au lever du soleil. Seule le matin, elle écoute le chant des oiseaux, dont un groupe de corbeaux loquaces dans le bois près de la rivière. Elle absorbe le paysage et se laisse absorber par ce qui le constitue. Une brume, parfois à la surface de l’eau, rend tous les contours fantomatiques. Elle se laisse porter par le courant. Au retour, elle réchauffe son corps et, par la suite, reprend doucement contact avec les autres. Horizontalité et verticalité.

À l’église-atelier, Karen crée des figurines avec de l’argile blanche et grise de diverses provenances, dont celle de la berge de la rivière Moisie et du fleuve à Uashat, à laquelle elle ajoute parfois de la magnétite ou des herbes ramassées lors de ses promenades. Blancs ou dans des nuances de gris, des corps miniatures prennent forme en différentes postures : offrande, abandon, plaisir, flottement, attente. Ces figurines porteuses d’expressions, d’émotions, de réminiscences, Karen les qualifie de « courants d’être ». Elle demeure discrète sur ce qui naît de ses mains, tout en précisant qu’il s’agit d’expériences de toucher et dans le toucher – dans le faire ou le souvenir. Une trentaine de figurines sont fabriquées. Aux derniers jours de la résidence, elles retournent toutes à la mer dans une action de l’artiste : Portées à la mer (2024). Eric, François et moi assistons à cette action-performance intime. Karen dépose délicatement les figurines sur le sable. Les vagues les caressent, puis les déplacent. Certaines sont presque immédiatement emportées par le ressac. D’autres se dissolvent sous l’action des vagues. Karen rend au fleuve les matériaux et les souvenirs qu’elle lui a empruntés. La dissolution mène à l’effacement, un rituel dans lequel elle excelle.

Dès son arrivée, Karen repère l’harmonium à l’entrée de l’église-atelier. Oublié, l’instrument d’une autre époque est muet : la table d’harmonie n’est plus. Dans la salle principale de l’église-atelier, parmi le mobilier, les enceintes de différents formats et les autres objets accumulés, se trouve un piano. Karen réunit l’harmonium silencieux et le piano aux tonalités parfois étonnantes et les place face à face9. Puis, l’idée lui vient de tendre des fils de l’un à l’autre. Un duo improbable est ainsi créé par le réseau de fils roses entre eux. Les jours qui suivent, cet instrument inventé est le théâtre d’improvisations musicales, sonores ou presque silencieuses de Karen, sous le signe du jeu : jeu de la pianiste, jeu entre Karen et le piano, jeu entre le piano et l’harmonium. L’artiste confie : « C’est une façon d’être en contact avec ma mère10 » Le mutisme n’est jamais total ; c’est une question d’écoute.

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9 Le fait que le piano est limité dans ses touches et ses vibrations incite Karen à composer avec ces contraintes, à penser à ses propres limites comme pianiste et, comme personne, à prendre en compte les limites (limitations et contraintes) du piano également. Précisions apportées par Karen Trask et recueillies par l’auteure, 28 juin 2024.
10 Karen Trask, propos recueillis par l’auteure, 18 juin 2023.