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sixième résidence – octobre 2024

Stephanie Castonguay partage la résidence avec Catherine Arsenault.

Stephanie Castonguay

Stephanie tire profit de son séjour sur la base pour poursuivre ses recherches en cours : le développement de photographies par éco-traitement, l’impression par contact direct de végétaux sur le papier photo argentique (phytogramme) et la conception de circuits électroniques. Lors de ses errances matinales, elle photographie parcimonieusement, étant sélective dans ses prises de vue. Comme elle souhaite expérimenter avec une solution à base d’airelles des sables qu’elle a cueillies, Stephanie développe un premier film (pellicule 35 mm noir et blanc) : des prises de vue lors de nos promenades à la rivière Moisie, à la mer et le long de la rivière Matamec face au fleuve chez Charles-Henri Desrosiers. Résultats : la pellicule développée a une teinte rosée ; quelques sections sont transparentes ; d’autres, par contre, laissent paraître des paysages ou des scènes abstraites dont la facture fantomatique rappelle des images d’un autre siècle.

La petite pièce14 qui lui sert d’atelier ressemble à un laboratoire de chimie ou d’électronique, selon l’endroit où se pose mon regard. Je repère l’amorce d’un autre projet : trois échantillons de phytogrammes : le premier avec un champignon, le second avec une algue et le troisième avec des filaments d’algues. Il y a aussi des circuits miniatures, un petit bassin dans lequel un circuit en spirale15 recouvert de cuivre s’oxyde lentement dans une solution chimique artisanale élaborée à partir de produits ménagers. Je remarque également un coquillage à demi recouvert d’une peinture conductrice à base de graphite qui se retrouvera sous peu dans un second bassin rempli d’une solution d’électroformage16. Ici, le territoire semble s’être miniaturisé à la suite des expérimentations de Stephanie.

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14 Il est intéressant de préciser que cette pièce de petite dimension dans l’église-atelier qu’occupe Stephanie a également été investie par Marie-Claude et Estela. Chaque fois, elle a été occupée différemment. Pour Stephanie, un garde-robe est transformé en chambre noire et le reste de la pièce, en laboratoire de photo, de chimie et d’électronique. Pour Marie-Claude, c’est l’atelier où les matériaux cueillis vont sécher et où elle se retrouve pour les assembler. Pour Estela, un lieu d’introspection pour voir tous ses dessins. Cette pièce en apparence anodine est devenue multifonctionnelle : refuge, laboratoire et espace de partage.
15 Il s’agit d’une fine plaque de prototypage en cuivre sur laquelle Stephanie dessine une spirale et qui, par la suite, peut servir à la fois de membrane et de bobine de haut-parleur. (Précisions fournies par l’artiste, 15 août 2025.)
16 Procédé électrochimique utilisé pour recouvrir un objet d’une couche de métal.

Catherine Arsenault

Catherine, quant à elle, connaît bien le territoire nord-côtier pour l’avoir visité et sillonné afin de réaliser quelques-unes de ses œuvres, dont de courts films d’animation. Lors d’une conversation en groupe, Catherine partage sa perception de la puissance du territoire de la Côte-Nord : « Ça rend humble d’être devant de tels éléments. Ce que j’aime, sur la Côte-Nord, parfois, c’est compliqué. Il n’y a rien qui est fait pour toi. Débrouille-toi avec ce qui est là. Ça me plaît comme casse-tête. Et puis moi, l’immensité, ça m’apaise, je dirais. Ça te remet à ta place. Ça remet les choses en perspective17. » La résidence lui offre un temps d’introspection – un temps pour se poser, mais inévitablement traversé d’un sentiment d’urgence de faire. L’équilibre est fragile entre ces deux pôles. Lors de ses randonnées en solitaire au lever du jour et autres parcours, Catherine prend tout à coup conscience de l’impact insoupçonné du travail des couleurs dans la nature et des ciels d’automne sur sa perception du territoire. L’immersion que lui procure cette résidence en octobre conduit à une révélation : la couleur pourrait s’inviter dans ses films, qui, à ce jour, sont en noir et blanc. De cette découverte, de nouveaux paramètres à explorer s’infiltrent tranquillement. Catherine profite également de l’expertise en son d’Eric et de Stephanie pour se familiariser avec les possibilités des micros mis à sa disposition dans le cadre de la résidence, amorçant des enregistrements de terrain avec un mélange d’étonnement et d’assurance.

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17 Catherine Arsenault, extrait d’une conversation en groupe, 20 octobre 2024.

Pour Stephanie, le temps semble s’étirer : « Je regarde la nature ; je sens ; je regarde le soleil. Je regarde la lumière. Je laisse les choses autour de moi me guider. J’avance doucement dans mes plans, mais vraiment doucement. Je ne force rien. On dirait qu’il ne se passe rien […], il y a la grâce de laisser les choses se faire. Je ne mets pas de pression. Mon travail est un travail sur les processus ; comment les choses amènent leur propre conclusion18. »

Que ce soit Catherine qui apprivoise la prise de son et la prise de vue sur un territoire qu’elle redécouvre ou Stephanie qui, à l’aide de différents tutoriels, se rapproche de ce qu’elle souhaite approfondir en utilisant divers végétaux et autres matériaux glanés à Moisie propices au développement de ses recherches, une notion émerge de cette dernière résidence : la maturation d’un processus dans le temps.

De son côté, le commissaire est pensif, habité par le trouble de la fin de tous ces échanges et de toutes ces rencontres sur la base de villégiature de Moisie depuis un peu moins de deux ans et demi. Vertige. La métaphore derrière le concept de timidité des cimes qui a alimenté ce cycle de résidences continue d’opérer. « L’idée [est] que les arbres se laissent de l’espace pour ne pas s’entrechoquer, se briser, s’entremêler, mais aussi, en faisant cela, ils communiquent entre eux. Il y a là toute une intelligence. […] L’idée que d’une résidence à l’autre, il y ait un ensemble qui se crée à travers les artistes qui sont passé·es. Il y a des choses qui se recoupent, qui s’échangent entre les différentes résidences, tout en apportant une évolution dans la façon de faire19. » En écrivant ce texte, je réalise qu’Eric est la seule personne à avoir vécu le cycle de résidences dans sa totalité.

Dans le cadre de La Timidité des Cimes, j’ai été témoin au quotidien d’une multitude d’expériences qui se transforment en création, en réflexion, en collaboration. Laboratoire humain, laboratoire de création, la résidence offrait du temps tout simplement, en compagnie des artistes, du commissaire, des personnes vivant sur la base et de celles qui ont participé aux événements de type portes ouvertes et visites d’ateliers. Une temporalité jalonnée d’étapes de découverte, d’hésitations, de questionnements où s’entrecroisent étonnement, excitation, errance, attente, surprise, impatience, intuition, résistance, apprentissage. Le temps s’est déplié lentement et parfois en accéléré, au rythme des artistes, dans l’intimité de la réflexion et du faire, dans la solitude et dans l’effervescence des rencontres, des visites d’ateliers et des discussions, certaines planifiées, d’autres souhaitées ou encore impromptues, souvent très animées par la convergence de différents points de vue.

J’ai rencontré des artistes que je connaissais peu et me suis rapprochée d’autres que je ne connaissais pas. L’artiste qui crée en retrait, dans son atelier, à l’abri du regard et de la parole des autres m’a toujours fascinée – privilégiant une intuition, telle une « petite vision », dont la force et la fragilité imposent une maturation avant d’être partagée le moment venu. J’apprécie également l’artiste qui invite à découvrir une œuvre en cours, qui expose un processus et offre une mise à nu des explorations, des hésitations auxquelles sa pratique le et la confronte. L’artiste qui fait le récit d’une œuvre à venir, telle la projection d’un souhait, d’une évocation ou d’un rêve m’enchante aussi. Je suis reconnaissante aux artistes et au commissaire de m’avoir accueillie et invitée à vivre une telle expérience – une expérience émouvante, exigeante et unique que j’ai revisitée en écrivant ce texte. Voyage introspectif et à rebours.

Il faudra du temps pour décanter les événements, les émotions, les sensations qui ont traversé, habité et façonné La Timidité des Cimes. Être, faire, apprendre prennent tout leur sens ici, face à ces processus partagés et vécus que j’ai tenté de condenser dans le respect des idées et de la pratique de chaque artiste et du commissaire.

Nicole Gingras

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18 Stephanie Castonguay, extrait d’une conversation en groupe, 24 octobre 2024.
19 Eric Mattson, extrait d’une conversation avec l’auteure, 20 octobre 2024.