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deuxième résidence – de la mi-février à la mi-mars 2023

Inviter des artistes à vivre un mois d’hiver sur la base de villégiature de Moisie dans le cadre de La Timidité des Cimes importait au commissaire. Trois artistes répondent à cette invitation. N’ayant pu me rendre sur la Côte-Nord pour cette résidence, les propos qui suivent s’appuient principalement sur la consultation de la documentation mise à ma disposition.

Avec la présence de Bárbara González Barrera, de Jeannot Rioux et de Patrick Beaulieu, divers mondes s’entrecroisent. Ce sont autant de modes de création, d’échelles et d’imaginaires qui s’expriment, en écho au paysage hivernal qui s’offre aux artistes

Bárbara González Barrera

La Chilienne Bárbara découvre l’hiver nord-côtier, la puissance envoûtante de la pointe de Moisie et la magnétite5, ce sable noir scintillant sous la lumière du soleil que l’on trouve sur les berges de la rivière Moisie. Elle rencontre plusieurs femmes durant son séjour sur la base et se lie d’amitié avec quelques-unes d’entre elles : Suzanne, Johanne, Virginie, Marie-Josée, toutes familières avec l’espagnol, sa langue maternelle. Leurs discussions font l’objet d’enregistrements, chacune d’elles exprimant sa relation au territoire et sa propre découverte de la magnétite. Quelques fragments seront ultérieurement intégrés à Arena Negra [Sable noir] (2023), performance que Bárbara réalise à la toute fin de la résidence. En visionnant la captation vidéo de la performance, je saisis l’importance de la magnétite comme matière première et de ses propriétés symboliques et énergétiques. Arena Negra est une synthèse des diverses directions de la recherche de l’artiste en résidence, explorations qui ont laissé de profondes traces dans la mémoire de son corps. Les gestes sont simples, posés, chargés d’intensité. Des sons proviennent de sa gorge, sur laquelle elle a posé un micro contact. Incantation. Rituel. Des mots prononcés en espagnol évoquent des états du paysage traversé : le froid, le blanc de la neige, la glace, la magnétite. Des extraits de témoignages enregistrés auxquels j’ai fait référence précédemment se superposent aux sons de petites boîtes à musique que l’artiste actionne, à la magnétite qu’elle manipule avec un aimant, produisant des sons de frictions qui rappellent des pas dans la neige. À ces textures, s’ajoutent les sonorités percussives de deux anneaux métalliques qui, extirpés d’un bol rempli de neige, s’entrechoquent sous le souffle de l’artiste, qui fait fondre la neige qui s’y est déposée. Toutes ces actions et ces matières distinctes concourent à créer l’atmosphère hypnotique et contemplative d’un voyage à rebours que l’artiste partage avec le public présent.

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5 La magnétite est un minerai composé d’oxyde de fer dans lequel on trouve également des traces de magnésium, de zinc, de manganèse et de nickel. Elle est reconnue pour sa couleur noire très dense et ses propriétés magnétiques.

Jeannot Rioux

Pour Jeannot, dont la pratique artistique se développe en étroite collaboration avec des personnes habitant sur les lieux mêmes de ses œuvres in situ, chaque geste, chaque pas posé sur le territoire importent. Pour La Timidité des Cimes, Jeannot projette de réaliser des dessins dans la neige. Il exécute lui-même le premier sur le terrain de soccer de la base recouvert de neige, traçant le dessin en marchant avec des raquettes. Reprenant la même technique, il crée le second dessin sur la pointe de Moisie qui, exceptionnellement au mois de février, est à moitié couverte de neige. Un troisième projet est réalisé en collaboration avec un groupe de jeunes d’une école de Sept-Îles, grâce à un contact établi au préalable avec une enseignante. Ces jeunes ont comme défi de se déplacer sur un terrain vague en marchant avec des raquettes pour réaliser des dessins qu’ils ont initialement conçus en classe, le tout sous la supervision de Jeannot. Entre une image pensée et sa réalisation dans un temps relativement court, une chute de neige ou toute autre intempérie hivernale peut à tout moment compromettre la réalisation du dessin en cours. « Ce que je veux, c’est utiliser le moins de techniques possibles pour réaliser une œuvre : l’orientation, la boussole, 360 degrés, 180 degrés ; parfois, je vais utiliser mon ombre6. » Les dessins à grande échelle, tout comme le territoire, sont visibles à vol d’oiseau grâce à des images captées par un drone.

En consultant la documentation, je me dis que, pour Jeannot Rioux, l’être humain est un vecteur ; les pas sont des mesures étalon et le paysage, un espace onirique qui remet en question la présence humaine. Le concept d’art in situ développé par l’artiste permet la découverte d’un territoire, cohabite avec les conditions météo­rologiques imprévisibles et l’action collaborative et communautaire essentielle. Différents registres critiques, poétiques et narratifs s’entrecroisent, tout comme de nombreux défis et des échanges complices. Il s’agit d’un travail qui relie l’intime, le geste humain répété associé à l’exercice ou à un sport, l’imaginaire dans le spectaculaire et la fragilité.

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6 Jeannot Rioux, extrait d’une conversation en groupe, 10 mars 2023.

Patrick Beaulieu

Patrick, explorateur perméable à la dérive, sillonne le paysage, parcourt le territoire à sa façon et entraîne les autres dans ses trajets et ses expéditions. Dans le cadre de cette résidence, la motoneige est une alliée. Certaines excursions se font en solitaire et d’autres, en groupe. L’hiver transforme les perceptions, la vision d’un lieu, les distances et les trajets d’un territoire. L’hiver modifie également la mémoire des lieux précédemment visités au printemps ou à l’automne. D’autres paramètres s’imposent, comme si la carte du territoire s’était modifiée sous ce nouvel éclairage. L’artiste est sensible à la mobilité de ces conditions et à la perte des repères. Il absorbe à sa façon ce qui lui est donné à voir et à entendre, rencontrant des gens, découvrant d’autres pistes, croisant entre autres des camps de pêche ou de chasse dont plusieurs ont été construits par des Innus, qu’il photographie. Il faut dire aussi que certaines de ces images vont se charger d’une signification particulièrement émouvante. En juin 2023, d’intenses feux de forêt séviront sur la Côte-Nord et forceront quelques milliers de personnes à évacuer leur domicile. Ils anéantiront des millions d’hectares de forêts et certains de ces camps photographiés par Patrick. Au cours de la résidence, cette réalité s’approfondit avant de se transformer en expérience.

Dès l’amorce de son séjour, Patrick caresse l’idée d’un retour sur ce qui est en cours. « Je me suis posé la question, d’entrée de jeu, de mon intention d’aller capter des images, mais aussi de l’intérêt que cela ne soit pas uniquement un geste unidirectionnel et qu’il y ait un retour éventuel d’images aux lieux où je les ai captées. Cela donnerait de la force à l’ensemble de l’expérience ici, qu’il y ait cette projection d’un [autre] séjour où, après avoir sélectionné une série de photographies, il y ait intention, puis action d’aller placer furtivement les photographies dans ces camps7. » Projet imaginaire ou œuvre conceptuelle en devenir ? L’avenir le dira. Toutefois, je reconnais, dans l’intention formulée par l’artiste, un élément fondamental de l’ensemble de son œuvre : la notion de migration. Ici, migration d’intuitions, migration d’un projet, migration des images.

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7 Patrick Beaulieu, extrait d’une conversation en groupe, 4 mars 2023.

À première vue, les trois artistes semblent avoir privilégié l’éphémère associé à un instant particulier, comme déclencheur d’une action ou moteur de la création. Chacune, chacun visiblement à l’affût de ce que propose ce territoire de neige et de glace sous une lumière hivernale. Chez Bárbara, le geste naît d’une réaction instinctive, d’une émotion nourrie par les échanges avec les personnes rencontrées, par l’écoute du lieu et de ses vibrations. Chez Jeannot, les conditions atmosphériques dictent la durée de l’action-performance à réaliser et la toute relative impermanence des traces. Chez Patrick, le temps consacré à l’exploration d’un lieu (espace, paysage, cours d’eau, pistes et sentiers) guide la forme de la représentation. Par leurs gestes et leur présence au sein et à l’extérieur de la base de villégiature de Moisie ainsi que par la nature performative et collaborative de leur démarche, les trois artistes misent sur la saisie de leurs actions en images et en captations audio ou vidéo. Cette responsabilité, ce plaisir incombent en grande partie au commissaire. Apprécié et reconnu pour sa passion pour la documentation, il est là, présent et à l’écoute des actions des artistes, prêt à capter l’intuition au vol ou l’étape d’un processus qui éventuellement pourrait mener à une œuvre. Il y aura donc des photographies, des enregistrements audio, une performance ou une action captée en vidéo. Saisir les actions et leurs traces ; les fixer pour se les rappeler. Laisser des traces. Une phrase de Jeannot résume en quelques mots le ton de cette résidence : « Un simple geste dans l’environnement vient donner une lecture différente à cet environnement8. »

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8 Jeannot Rioux, extrait d’une présentation, 10 mars 2023.