première résidence – juin 2022
Douglas Scholes, Marie-Claude Hains et Thomas Bégin sont réuni·es. Douglas arpente le lieu le matin, l’après-midi, le soir. Il entre en contact avec tout un chacun. Il va à la rencontre des gens. En quelques jours, il croise plusieurs personnalités de la base et fait leur connaissance. Marie-Claude, quant à elle, fait des allers et retours entre deux espaces : la maison (là où nous dormons, cuisinons et échangeons autour d’un repas) et ce que nous nommons « l’atelier », soit un bâtiment ayant déjà abrité deux églises. Marie-Claude choisit une pièce de ce bâtiment pour y travailler dans le calme et à l’abri des regards. Thomas se rend régulièrement à l’atelier de Johanne pour faire, entre autres, de la soudure et de la menuiserie et pour élaborer ses constructions, modifier un haut-parleur. Au cours de cette résidence, chaque artiste passera, à sa façon, du mode de l’exploration en solitaire sur la base et la pointe de Moisie, dans son studio ou son atelier, au mode public, voire participatif avec un éventuel auditoire (Douglas) ou collaboratif (Thomas et Marie-Claude, Marie-Claude et Douglas, ou à trois).
Douglas Scholes
Apprenant qu’un des bâtiments sur la base de villégiature de Moisie abrite une collection de tableaux particulière, Douglas le visite et échange avec le gardien de cette collection, Marc Fafard, militant écologiste engagé dans diverses luttes pour la défense et la protection du territoire au Québec, un hôte précieux durant tout le cycle de résidences. Face à l’ampleur de la collection, un projet naît rapidement. Douglas dit « souhaiter écouter le tableau ». Il visite régulièrement cet espace connu des résident·es de la base comme « le Curling », ancienne vocation de ce bâtiment du temps de la base militaire. Rapidement, l’artiste réfléchit à des regroupements possibles entre les scènes peintes et pose le fruit de ses réflexions au sol, sur le plancher de ciment et sur les murs de ce grand entrepôt multifonctionnel selon les saisons.
Pour Douglas, le projet consiste à animer le tableau, littéralement, en lui donnant des jambes pour le replacer dans un paysage1. Il fait d’abord quelques actions en extérieur, seul ou accompagné de Marie-Claude, à différents moments de la journée et, parfois, par temps brumeux. Ces actions connotées d’une touche plus ou moins surréaliste sont photographiées. Au cours de ses déambulations quotidiennes sur la base, Douglas invite les gens qu’il croise à le visiter au Curling et, éventuellement, à choisir un tableau. Lors du dernier week-end de la résidence, il propose aux résident·es de la base de participer à une grande déambulation, chacun et chacune marchant avec un tableau de son choix. Il s’ensuit un étrange défilé. Départ du Curling, traversée de la base, puis marche vers les dunes, le point de chute : un paysage s’ouvrant sur l’estuaire du Saint-Laurent. C’est dans ce cadre majestueux, un après-midi ensoleillé, que tous ces tableaux munis de jambes, en majorité des paysages et des natures mortes, mais aussi quelques nus et portraits, se retrouvent disséminés, créant une scène à la fois féérique, chaotique et amicale2.
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1 Douglas Scholes confie que le souvenir du long métrage de Taus Makhacheva, Tightrope (2015), visionné au FIFA, section expérimentale, en 2018, l’a accompagné dans sa manière de travailler avec les tableaux et de les déplacer à l’extérieur lors d’une performance collaborative. Extrait d’un échange avec l’auteure, 22 juin 2022. Synopsis du film : Dans les hautes terres du Caucase, un funambule traverse des œuvres d’artistes du Daghestan d’un côté à l’autre d’un canyon et les range dans une construction en bois rappelant une réserve de musée. Pendant l’exercice, les œuvres remplacent le bâton d’équilibre.
2 Cette action collaborative s’inscrit dans un projet plus large de Douglas Scholes : In the Dust of the Planet (en cours depuis 2020).
Marie-Claude Hains
Marie-Claude travaille et opère sur le territoire en le scrutant, en le parcourant. Elle glane. Elle parle de son travail comme d’une « recherche de formes ». Elle fait la cueillette de divers éléments, dont certains sont fragiles – mousses, lichens, algues –, et de leur transformation. Je l’observe choisir telle ou telle matière organique, végétale. Elle crée un assemblage qui, sous ses doigts, se transforme de matière première en une forme qui progressivement s’apparente au règne animal. De ce qui est glané sur la plage, au bord du fleuve ou dans le sous-bois, de ce qui a été rejeté par la mer, transformé par l’eau salée, le soleil, tout semble évoquer l’animal en forêt. Entre le végétal et l’animal, une transition se produit. Glaner, nettoyer, assembler, arranger, agencer, feutrer, tisser, enrouler, nouer, fixer. Chaque action dans sa succession ou sa répétition consiste à donner forme à l’informe. Les gestes simples mais déterminés de l’artiste révèlent un savoir-faire développé au fil du temps, associés à la couture, au tissage, aux nœuds de cordage. Le mouvement des mains d’une femme. Elle termine sa résidence par une action, approche inédite pour Marie-Claude. Immobile pendant plus d’une heure, sur le tronc d’un arbre déraciné, vêtue d’un costume noir (fruit d’un assemblage de bandes de caoutchouc suggérant le plumage d’un oiseau), l’artiste se fond étonnamment dans le paysage, en incarnation de corbeau géant.
Thomas Bégin
Quant à Thomas, il s’intéresse à « l’image du vent ». L’artiste est attentif aux sons d’un espace et à leur circulation. Son souhait : capter, révéler la vibration, l’ondulation, la manifestation d’une oscillation sonore.
Il conçoit divers dispositifs qui s’animent de vibrations lorsque le vent se manifeste, si discret soit-il. Comme s’il pensait mettre en mouvement l’image du vent, la visualiser pour ensuite la rendre visible et, ultimement, la faire entendre. Ces sons peuvent être perçus avec ou sans casque : ils sont entendus et vus. Thomas ne développe pas d’instruments de musique. Ses structures, ses sculptures, ne sont pas des harpes éoliennes non plus. La précision est importante. Selon lui, la référence à un instrument de musique ou à une harpe éolienne confine l’œuvre au registre de certains types de musique (harmonique, romantique, etc.) et risque de réduire ses sculptures à des « instruments de musique ». Il poursuit : « Ce n’est pas un instrument, mais plutôt une machine. » Les termes « capteur » et « capteur éolien » s’imposent lors de notre échange. Thomas ajoute que le terme « capteur éolien est une manière de nommer l’essence même du projet développé durant la résidence, avec un haut-parleur (à la fois émetteur et capteur), le vent et des cordes acoustiques3 ». L’insistance de Thomas à privilégier les mots « appareil » et « machine » souligne, selon moi, le principe de motricité des dispositifs qu’il élabore patiemment. Le chercheur est à l’œuvre.
Il m’explique la notion d’actionneur ou d’actuateur : dispositif qui engendre par son action la force motrice nécessaire pour permettre à une structure mécanique de se mouvoir. J’y reconnais ce qui constitue le cœur de plusieurs de ses installations cinétiques et sonores : la mise à distance des éventuelles connotations narratives et poétiques d’une « machine », la valorisation des principes mécaniques et le partage de sa passion pour la recherche. Autrement dit, c’est le « comment » d’un phénomène mécanique, électrique, optique, électromagnétique qui est privilégié.