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troisième résidence – août 2023

Quatre artistes se rencontrent : Elico Suzuki, François Quévillon, John Grzinich et Sarah F. Maloney. Très rapidement, dès le 3 août, les marées interpellent les artistes dans leur pratique et rythment leur emploi du temps et leurs déplacements sur la base. Le séjour débute au même moment que la tenue du festival de musique Innu Nikamu, à Mani-utenam, du 1er au 6 août. Nous y assistons.

Elico Suzuki

Elico marche sur la pointe de Moisie. Elle découvre un paysage qu’elle ne soupçonnait pas et le sillonne avec intensité et vigilance. Elle transforme sa chambre en atelier et y passe des heures à travailler : le jour, la nuit. Elle expérimente des mécanismes cinétiques portatifs qui tiennent dans la main. Fruits d’un assemblage de plumes d’oiseaux, de bois de grève et de petites formes de papier obtenues par pliage, ces sculptures s’animent sous l’action d’un souffle : celui de l’artiste ou du vent. Réceptive aux vents de la Côte-Nord, Elico place les sculptures sur le bord de la mer les jours de grand vent et enregistre leurs mouvements erratiques et leurs sonorités. Lors d’une de nos conversations, elle évoque la notion de « réalisme magique », élément important dans son travail qu’elle dit percevoir sur la base. En ce début de juin, le temps est maussade ; plusieurs jours de pluie consécutifs. Elico nous initie au charme du teru teru bozu (amulette fabriquée à la main pour, entre autres, conjurer le mauvais temps). Nous apprenons quelques mots de japonais : bozu [bonze], teru [brillant, ensoleillé]. Toutefois, la pluie résiste à l’effet de l’amulette.

François Quévillon

François parcourt le territoire accompagné d’un drone qui lui permet de survoler certains sites difficiles d’accès. Tel un prospecteur de l’usure de la planète, il dédie ses recherches à l’étude de l’érosion dans différents territoires. Il est servi, ici, car la pointe de Moisie connaît une érosion accélérée du côté de la rivière Moisie et du côté « mer », l’estuaire du fleuve Saint-Laurent. Ses observations se concrétisent en plans, photographies ou vidéos, souvent spectaculaires grâce au point de vue unique qu’il privilégie. Elles offrent des perspectives dévastatrices pour toute personne consciente de l’effritement de la planète, attaquée de toutes parts. Les paysages de la Côte-Nord observés et documentés par François ont un impact majeur sur les gens qui assistent à la présentation de sa pratique lors d’une soirée portes ouvertes ; ceux-ci découvrent la vitesse à laquelle la pointe de Moisie, lieu qui leur est si familier, s’effrite. Dans une séquence de trois images projetées l’une après l’autre, un traitement algorithmique expose clairement la parcelle des berges du Saint-Laurent disparue de manière soudaine et brutale. Le constat pour l’auditoire ce soir-là est dramatique. François est un témoin critique.

 

John Grzinich

John privilégie également l’observation. Son attention se tourne vers les marées et leur influence sur le niveau changeant de la mer et de la rivière. Vivant en Estonie, pays où les marées sont presque imperceptibles, John est troublé et fasciné d’être témoin de ces modulations infléchies par ce phénomène qui engendre parfois des scènes impressionnantes. Son travail module son quotidien. L’artiste réagit aux heures des marées, à la vélocité du vent, aux jours de pluie et de soleil ou au temps nuageux pour ses captations sonores. Durant son séjour, il effectue de nombreux enregistrements de terrain (field recordings) et élabore, entre autres, une harpe éolienne portative et une harpe aquatique – dispositif conçu pour capter le courant
(le mouvement et la vitesse) de la rivière Moisie. John se soumet à ces conditions en perpétuel changement. Il se consacre totalement à l’observation, à l’auscultation des sons sur la pointe de Moisie – ces petits sons difficiles ou impossibles à identifier, à nommer, ou dont il est difficile de déterminer la source –, qu’ils se produisent naturellement ou qu’ils soient amplifiés par ses interventions.

Sarah F. Maloney

Sarah, de son côté, entretient une relation différente avec la Côte-Nord : elle a habité pendant plusieurs mois à la base de villégiature de Moisie et réside actuellement dans le secteur des Plages de Sept-Îles. Dans le cadre de la résidence La Timidité des Cimes, son approche se situe moins dans l’étonnement associé à la découverte d’un territoire que dans une relation au quotidien avec ce territoire qui lui est familier. Le travail de Sarah s’appuie sur des randonnées, des explorations et la cueillette de matériaux, parfois de récits qui donneront ultérieurement à ses installations une dimension narrative et métaphorique. La question de la trace et celle du tracé qui s’associe au trajet lors de l’exploration d’un territoire se traduisent chez elle en différents types de cartographie. Le projet développé durant la résidence repose sur une observation macroscopique du bois de grève. Les veines du bois sont retravaillées de manière à suggérer l’esthétique de cartes géographiques. Sarah en tire ensuite des gravures dans lesquelles on décèle, parmi les méandres abstraits, une île, un plan d’eau, les rives d’un cours d’eau : telles des cartographies imaginaires. Sarah s’avère une précieuse guide pour nous faire découvrir des lieux qu’elle affectionne, dont les îles de l’archipel de Sept-Îles, que nous allons voir de plus près au cours d’une excursion en bateau qui nous permet de poser un tout autre regard sur la côte depuis la mer et ces sept îles. Nous saisissons alors la force et la beauté de ce territoire par ce nouveau point de vue.

Elico, dont le séjour est exceptionnellement de 15 jours, quitte la résidence le 17 août en matinée. La veille de son départ, elle remet à Eric, François, John, Sarah et moi un dessin et un petit bateau en papier muni d’une plume comme voile, qu’elle a fabriqué. Chaque dessin s’accompagne d’indications succinctes, adaptées à nos pratiques respectives, pour le tournage d’une vidéo qu’elle souhaite nous voir réaliser et dans laquelle le voilier miniature doit s’intégrer. Le geste créatif qu’elle nous invite à poser m’apparaît une façon toute personnelle de prolonger sa présence dans le cadre de la résidence et auprès de nous. Nous restons ainsi en contact avec Elico par la pensée et partagerons avec elle ultérieurement d’autres facettes du territoire de la base et de la rivière Moisie captées dans nos vidéos. Utsuro-bune est le titre de ce projet. Intriguée, je fais une petite recherche pour connaître la signification de ce mot en japonais. Le terme fait référence au nom d’une embarcation qui, selon une légende, aurait accosté au début de l’année 1803 sur les côtes de la préfecture d’Ibaraki, au Japon : une mystérieuse embarcation sans équipage transportant une charge – une boîte (une caisse, un coffre) – tout aussi mystérieuse. Cette légende de la littérature japonaise, qui a suscité beaucoup d’interrogations et donné lieu à diverses interprétations, s’est ainsi momentanément inscrite dans le territoire nord-côtier, à l’insu des autres artistes et du commissaire, grâce à la discrétion d’Elico, qui n’a rien dévoilé de cette légende, que je transgresse ici.

Vent, souffle, trace, érosion traversent et habitent nos conversations, émergent des actions et des œuvres, tout au long de cette résidence. La question du temps, de la temporalité, s’infiltre dans la pratique de tous et toutes. Il y a aussi la notion d’échelle, qui est alors mise en relation avec celle du point de vue perceptible chez François et Sarah, celle du point d’écoute chez John et celle de l’intime et du féérique explorée de manière allusive par Elico, le tout sous l’œil attentif et concerné du commissaire. Nous observons deux pleines lunes magnifiques dans un horizon à perte de vue. L’imprévisibilité de la vie nous rattrape, se manifestant avec fracas. Le mois d’août 2023 à la base de villégiature de Moisie est profondément marqué par la disparition tragique de deux êtres chers, hors de ce territoire, et l’inquiétude associée à la santé précaire de quelques proches de notre groupe. La vie nous éprouve.